Épidémie de Covid-19: quels impacts sur la première ligne ?

Alors que la communauté internationale connaît une situation inédite due à la pandémie de Covid-19, le quotidien des professionnels de la santé se retrouve progressivement perturbé. L’objectif de cette étude est d’observer et de comprendre les changements rencontrés par les prestataires de soins de la 1ère ligne – au niveau de l’organisation des soins, de leur pratique, et de leur vécu psychologique – au fil de la crise sanitaire.

Etude menée par Valérie Dory, Béatrice Scholtès et Marie Bayot.

« Vécu de la pandémie de COVID19 par les soignants de la première ligne en Belgique francophone : Une étude longitudinale »

Rapport à destination des participants et collaborateurs de la recherche

Résumé du protocole

Alors que la communauté internationale connaît une situation inédite due à la pandémie de Covid-19, le quotidien des professionnels de la santé subit de nombreuses perturbations depuis plusieurs mois. Dans ce sens, la communauté scientifique internationale témoigne d’une aggravation des symptômes de stress, de dépression et d’anxiété parmi les professionnels de la santé durant la crise, en raison d’une série de facteurs sociodémographiques (par exemple, l’ancienneté, le support familial) et organisationnels (par exemple, la supervision et l’accès au matériel de protection sur le lieu de travail) (Kisely et al., 2020; Torjesen, 2020). Cependant, le vécu spécifique des professionnels de la première ligne de soin fut relativement peu étudié.

L’objectif de cette étude était donc d’observer les changements rencontrés par les prestataires de soins de la 1ère ligne au niveau de leur vécu psychologique, au fil de la première vague de la crise sanitaire (découpée en quatre sous-périodes de 15 jours).

Pour ce faire, nous avons invité les professionnels volontaires à compléter un bref questionnaire (16 questions avec échelle de likert) en ligne deux fois par semaine durant la période du 13 avril au 16 juin 2020. Les variables psychologiques mesurées étaient (1) la perception de débordement (ex. « Aujourd’hui, au travail, j’ai pensé que je ne pouvais pas assumer toutes les choses que je devais faire »), (2) l’efficacité personnelle perçue (ex. « Aujourd’hui, au travail, j’ai senti que je dominais la situation »), (3) l’épuisement (ex. « Aujourd’hui je me suis senti.e émotionnellement épuisé.e »), et (4) le sens perçu du travail (ex. « J’ai le sentiment que le travail que j’ai réalisé aujourd’hui était important ». À l’occasion du questionnaire de clôture, nous avons également invité les participants à décrire les difficultés et les ressources qui ont jalonné leurs expériences durant l’étude (deux questions ouvertes).

Résultats principaux

L’échantillon final est composé de 52 professionnels de la première ligne, dont une majorité de femmes (67%) et de médecins généralistes (73%) [11.5% d’infirmiers, 10% d’assistants en médecine générale, 2% de kinésithérapeutes, et 2% de sages-femmes]. Plus de la moitié d’entre eux exerçait leur métier depuis plus de 10 ans (56%), 15% depuis 2 à 5 ans, 11.5% depuis 6 à 10 ans, et 6% depuis moins de 2 ans. Au niveau du type de pratique, 40% d’entre eux exerçait en cabinet privé, 23% en maison médicale, 17% en association mono-disciplinaire (à l’acte), et 17% en association multidisciplinaire (à l’acte). Enfin, la majorité exerçait son activité principalement en cabinet (90% vs. à domicile).

Données quantitatives

Les données longitudinales montrent qu’en moyenne, les niveaux de débordement, d’efficacité personnelle, d’épuisement et de sens du travail tels que perçus par les répondants, n’ont pas significativement changé d’une sous-période à l’autre. Toutefois, de grandes différences sont observées entre les individus, reflétées par des trajectoires très différentes à travers la crise sanitaire (par exemple, un niveau d’épuisement croissant ou en dent de scie). Certaines des caractéristiques des individus permettent d’expliquer une partie de ces différences individuelles, telle que la profession, le lieu de pratique ou encore l’ancienneté. Par exemple, alors que les sages-femmes de notre échantillon rapportaient de plus hauts niveaux d’efficacité personnelle et de sens du travail que les médecin généralistes au début de la crise, ceux-ci ont diminué au fil de la première vague jusqu’à devenir les plus bas à la fin de l’étude. Par ailleurs, alors que les professionnels au sein d’associations multidisciplinaires rapportaient de plus hauts niveaux d’épuisement que les professionnels au sein de maisons médicales au début de la crise, ceux-ci étaient similaires à la fin de l’étude (voir Fig 1). De manière intéressante, l’ancienneté (plus de 6 ans) était associée à de plus hauts niveaux d’efficacité personnelle au fil de la première vague de la crise (voir Fig 2). Enfin, un haut niveau de burnout professionnel (mesuré via une échelle auto-rapportée au moment de l’inscription dans l’étude) était associé à de plus hauts niveaux d’épuisement et de débordement, et de plus faibles niveaux d’efficacité personnelle, à tout moment de la période étudiée.

Figure 1. Évolution du niveau d’épuisement (5 = dans une très grande mesure) au fil des quatre sous-périodes (15 jours) situées entre mi-avril et mi-juin 2020, en fonction du lieu de pratique des professionnels

Figure 2. Évolution du sentiment d’efficacité personnelle (5 = dans une très grande mesure) au fil des quatre sous-périodes (15 jours) situées entre mi-avril et mi-juin 2020, en fonction de l’ancienneté des professionnels

Données qualitatives

En ce qui concerne le regard a posteriori des participants sur leur vécu de la crise, plusieurs types de difficultés et de ressources peuvent être identifiées. Parmi les sources de stress rapportées, nous retrouvons les changements au niveau du rythme de travail (par exemple, l’augmentation du temps alloué aux appels téléphoniques, l’ajout d’un protocole de nettoyage du cabinet entre chaque patient) et de la relation aux patients (par exemple, manque de contacts physiques et d’occasions pour accompagner les patients atteints et les familles endeuillées). De plus, l’incertitude (concernant la maladie et les protocoles), notamment alimentée par la multitude de discours relayés par les médias et les réseaux sociaux, le manque de soutien (financier et matériel) de la part des autorités, ainsi que la perturbation de leur vie privée (confinement et crainte de contamination), ont joué un rôle important dans les difficultés ressenties par les professionnels.

Par contraste, ceux-ci ont identifié un certain nombre de ressources issues de l’environnement privé, professionnel ou global, qui ont contribué à leur équilibre durant la crise. Par exemple, les loisirs et moments de qualité partagés en la famille, ou encore l’accompagnement par un psychologue, ont permis de réduire la détresse rencontrée par les professionnels. Dans le domaine du travail, le maintient du contact régulier avec les collègues (par exemple, via vidéo-conférences), le sentiment de faire partie d’une équipe, le sentiment d’avoir un impact et une responsabilité dans la gestion de la crise, ainsi que la gratitude exprimée par les patients, semblent également avoir joué un rôle protecteur. Plus globalement, la reconnaissance par les autorités et la société de la place essentielle de la profession (par exemple, infirmière à domicile) dans l’équilibre du système, ou encore la météo agréable, furent évoquées dans la liste des ressources.

Discussion et perspectives

Bien que la taille de notre échantillon soit faible, les résultats de notre étude corroborent les observations faites sur la population de professionnels des soins de santé au niveau international. Dans leur méta-analyse sur 25 études, Kisely et al. (2020) ont étudié les facteurs impliqués dans les réactions psychologiques de ces professionnels dans le cadre d’une pandémie (SARS et Covid-19). Tandis que le manque d’expérience et l’isolation (parmi d’autres facteurs) étaient associés à de plus hauts niveaux de détresse psychologique, le support social (de la part de proches et de collègues), ainsi que la communication claire sur le lieu de travail, jouaient un rôle protecteur sur leur santé mentale. Les auteurs recommandent des actions concrètes pour préserver l’équilibre psychologique des professionnels de la santé telles que la mise en place d’un système d’encouragement entre collègues, de moments de repos en dehors du lieu de travail, ainsi que l’approvisionnement de matériel médical adéquat et en suffisance. Wu et al. (2020) suggèrent également l’instauration d’une communication claire, honnête et ouverte entre les autorités et les professionnels, la mise à disposition d’un soutien psychologique, le développement des technologies en ligne pour le maintien des contacts sociaux, ainsi que la mise en avant du sens du travail de ces professionnels, caractérisé par l’altruisme et l’action pour le bien commun. Contrairement à d’autres facteurs de protection tels que l’ancienneté (voir la section Résultats), ces derniers ont l’avantage d’être « contrôlables », et requièrent donc toute l’attention des acteurs de terrain. Bien que les facteurs de risque à l’œuvre dans la crise sanitaire actuelle soient en constante évolution (par exemple, la disponibilité du matériel de protection), le soucis d’identifier et d’implémenter des pistes d’amélioration de la qualité de vie des professionnels de la santé (dont les acteurs de la première ligne de soin) doit rester omniprésent.

En continuité avec les études que nous avons menées au Département de Médecine Générale de l’Université de Liège au printemps 2020, nous avons développé un nouveau projet qui visera à étudier plus en profondeur les expériences positives et négatives des soignants de la première ligne de soin liées à la crise sanitaire. Les objectifs principaux de cette étude financée par le Groupement pluraliste Liégeois des Services et soins à domicile (GLS) seront (1) d’identifier les facteurs déclencheurs ou impliqués dans ces expériences, tant au niveau organisationnel, que relationnel (par exemple, la relation entre soignant et patient) et intra-personnel (par exemple, les traits psychologiques tels que l’intelligence émotionnelle), et (2) de formuler des propositions concrètes et constructives en vue d’augmenter la résilience de la première ligne de soins, et ce plus particulièrement face aux crises à venir.

Références

Kisely, S., Warren, N., McMahon, L., Dalais, C., Henry, I., & Siskind, D. (2020). Occurrence, prevention, and management of the psychological effects of emerging virus outbreaks on healthcare workers : Rapid review and meta-analysis. BMJ, 369. https://doi.org/10.1136/bmj.m1642

Torjesen, I. (2020). Covid-19 : Doctors need proper mental health support, says BMA. BMJ, 369. https://doi.org/10.1136/bmj.m2192

Wu, P. E., Styra, R., & Gold, W. L. (2020). Mitigating the psychological effects of COVID-19 on health care workers. Canadian Medical Association Journal, 192(17), E459-60.